Pourquoi la Perte de Forêts dans le Bassin du Congo Nécessite une Action Immédiate
Publié initialement sur Global Forest Watch
Le bassin du Congo est le plus grand puits de carbone net restant dans les tropiques, éliminant en moyenne 160 millions de tonnes équivalent de dioxyde de carbone (CO2e) de l'atmosphère par an entre 2015 et 2024, soit plus que les émissions de combustibles fossiles du Nigeria en 2024. La protection de ces forêts est cruciale dans le cadre des efforts mondiaux visant à enrayer le changement climatique et la perte de biodiversité, ainsi que pour assurer la subsistance d'environ 100 millions de personnes, notamment les peuples autochtones et les communautés locales.
Arbre Afrormosia, Yangambi, RDC. Photo : Axel Fassio/CIFOR
En 2024, les pays du bassin du Congo ont connu des taux relativement faibles de perte de forêts tropicales humides primaires par rapport à d'autres pays tropicaux, aucun pays du bassin du Congo ne figurant parmi les 10 premiers en termes de pourcentage de perte.
Pourtant, la région a encore enregistré une augmentation de 14,2 % de la perte de forêts primaires en 2024 une année, record en matière de perte de forêts primaires dans les tropiques par rapport à 2023.
Cette tendance s'inscrit dans la continuité d'une tendance persistante qui a vu les pays du bassin du Congo enregistrer des taux de pertes de forêts relativement stables ou en légère augmentation au cours de la dernière décennie, sans aucune année marquée par une réduction significative. Et rien n'indique que les taux de pertes de forêts vont diminuer à l'avenir sans mesures politiques et technologiques spécifiques visant à corriger les tendances actuelles et s'attaquer aux causes profondes de la perte de forêts primaires.
Nous présentons ici où se situent les zones de déforestation dans la région, examinons les différents facteurs à l'origine de ces pertes, analysons en détail les pays qui enregistrent les pertes les plus importantes et discutons des interventions qui pourraient contribuer à inverser la tendance.
Quelles sont les tendances en matière de pertes de forêts dans le bassin du Congo?
Au cours des dix dernières années, le taux de perte de forêts, y compris de forêts primaires dans le bassin du Congo a connu une augmentation lente mais constante. Le bassin du Congo comprend six pays : le Cameroun, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo (RDC) et la Guinée équatoriale, d’une part, et les pays à forte densité forestière et faible déforestation que sont le Gabon et la Républiue du Congo, d’autre part. Ces pays abritent certaines des zones de forêt tropicale primaire les plus importantes au monde: en 2024, la forêt primaire de la RDC était la deuxième plus grande après celle du Brésil. D'autres pays possèdent des superficies plus petites, mais une forte proportion de forêt primaire : plus de 85 % du territoire du Gabon est couvert de forêt primaire, suivi de près par la Guinée équatoriale avec 80 %, la République du Congo avec 60 % et la RDC avec 42 %.
Les taux annuels de perte de forêt primaire sont restés relativement stables au cours de la dernière décennie. La RDC représentait à elle seule plus de 75 % de ces pertes, suivie par le Cameroun (voir ci-dessous), ce qui s’explique en partie par le fait que ces pays possèdent les plus grandes superficies forestières du bassin du Congo, et par leurs superficies relatives. D'autres pays, notamment le Gabon, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine affichent des taux beaucoup plus faibles – par exemple, en 2024, affichait les taux de perte les plus bas, à 0,07 %, contre 0,56 % en RDC –, mais ces taux sont également restés stables au cours de la dernière décennie.
En 2024, 0,44 % de la superficie de forêt primaire du bassin du Congo a été perdu, contre 0,38 % en 2023. En termes absolus, cela représente 780 000 hectares de forêts naturelles, souvent « intactes », perdus rien qu'en 2024, soit l'équivalent de quatre fois la superficie de la ville de Douala, l'une des plus grandes villes d'Afrique centrale.
Quels sont les facteurs à l'origine de la perte de couverture forestière dans le bassin du Congo?
Agriculture
Dans l'ensemble, l'agriculture itinérante à petite échelle, une forme traditionnelle d'agriculture de subsistance qui consiste à défricher les forêts pour y effectuer des plantations temporaires, puis à les laisser en jachère pendant une période au cours de laquelle les forêts repoussent, reste le principal facteur de perte du couvert forestier dans une grande partie de la région.
Cependant, l'agriculture permanente est en plein essor, et ces formes industrielles d'agriculture peuvent avoir des impacts plus graves sur les forêts. Au Cameroun, 40 % de la perte de couverture forestière entre 2001 et 2024 est attribué à l'agriculture permanente, soit le taux le plus élevé de la région, contre les 15 % de la RDC.
La culture du cacao est en train de devenir un facteur de déforestation dans certains pays où elle est considérée comme une priorité par le gouvernement. En RDC, par exemple, la production de cacao a plus que quadruplé entre 2015 et 2023. Si la plupart des politiques soutiennent les systèmes de culture du cacao sous ombrage et intensifs, ceux-ci peuvent néanmoins entraîner une perte de forêt dans les paysages de forêts denses, tels que les provinces de la Tshopo et de l'Équateur en RDC, et dans la région du Centre au Cameroun.
Autres Facteurs
La production de charbon de bois est un autre facteur majeur de perte de forêt dans la région, en particulier en RDC, au Cameroun et en République du Congo. Même si elle n'entraîne pas directement une perte permanente de la forêt, elle provoque une dégradation généralisée. En RDC, environ 95 % de la population dépend de la biomasse, y compris du charbon de bois, pour son approvisionnement en énergie.
D'autres facteurs restent globalement mineurs, mais ont des répercussions plus importantes au niveau local. Le changement climatique a entraîné une augmentation de la fréquence des incendies dans la région, comme en République du Congo, où la perte de forêt primaire est passée de 24 000 à 62 000 hectares entre 2023 et 2024, la moitié de ces pertes étant dues aux incendies. Trois départements du pays (Cuvette, Likouala et Plateaux) ont connu une augmentation de plus de 40 % de la perte de forêt primaire due aux incendies. Ces zones abritent des tourbières qui stockent de grandes quantités de carbone, qui pourraient être perdues lorsqu'elles brûlent, pouvant transformer ainsi la région d'un puits de carbone en une source de carbone.
L'exploitation minière est un facteur direct relativement mineur de perte de forêt, mais ses impacts indirects peuvent être considérables pour les forêts et les communautés. Par exemple, des données récentes montrent que l'exploitation minière artisanale cause indirectement 28 fois plus de déforestation que l'exploitation directe de la zone minière elle-même.
Toutes les pertes forestières n'entraînent pas nécessairement une déforestation permanente. Les pertes dues à l'agriculture itinérante, à la production de charbon de bois et aux incendies peuvent être temporaires, tandis que l’agriculture permanente, la conversion pour l’habitat et les infrastructures, ainsi que l’exploitation minière, entraînent généralement une perte permanente de forêt, considérée comme de la déforestation. Cependant, même si la perte forestière n'est pas permanente, la forêt peut mettre des décennies, voire plus, à se régénérer. Il est essentiel de comprendre ces facteurs afin que les décideurs puissent identifier les mesures appropriées à prendre.
Tendances en RDC et au Cameroun
La RDC et le Cameroun sont les deux pays du bassin du Congo qui ont enregistré à la fois les plus grandes superficies de forêt primaire et les plus importantes pertes de forêt primaire au cours de la dernière décennie. Au cours des cinq dernières années, la RDC s'est classée parmi les trois premiers pays tropicaux en termes de perte forestière à l'échelle mondiale, et le Cameroun parmi les dix premiers.
Nous approfondissons donc les tendances observées dans les zones forestières naturelles et à forte valeur ajoutée de ces pays, en nous concentrant sur les forêts primaires et trois catégories de titres forestiers : les concessions forestières communautaires (désignées sous le nom de « forêts communautaires » au Cameroun et de « Concessions Forestières des Communautés Locales » en RDC, gérées légalement par les peuples autochtones et les communautés locales à des fins économiques et de conservation) ; les concessions forestières d'exploitation qui sont principalement consacrées aux activités d'exploitation forestière industrielle ; et les aires protégées qui représentent ensemble plus de 80 % de tous les titres forestiers légalement reconnus dans tous les pays du bassin du Congo (à l'exception de la Guinée équatoriale).
RDC
Les zones de perte de forêt primaire varient considérablement d’une province à l’autre. La province de la Tshopo, la plus grande du pays, a perdu plus de 49 000 hectares par an au cours de la dernière décennie, avec un pic de 63 000 hectares en 2024. L'Équateur, le Mai-Ndombe, le Sankuru et le Maniema complètent le top 5 des provinces ayant subi les plus grandes pertes de forêt primaire en RDC en 2024. Dans la province de la Tshopo, Kisangani Chef-lieu provincial, ainsi que d’autres les grands centres urbains, qui ont des besoins importants en nourriture et en énergie, sont à l'origine de la perte de couvert forestier. Il y a plus de perturbation des forêts près de Kisangani, où la plupart des défrichements sont destinés à la culture vivrière.
En RDC, 20 % du couvert forestier relève de statuts telles que les concessions forestières de communautés locales, les concessions forestières d’exploitation ou les aires protégées. Sans surprise, les taux les plus élevés de perte de couvert forestier (toute perte de couvert forestier, pas seulement la perte de forêts primaires) sont observés en dehors des aires protégées, les concessions d'exploitation forestière (0,76 % par an) et les concessions forestières communautaires locales (0,61 % par an) enregistrant les taux les plus élevés.
Les concessions forestières des communautés locales ont connu une augmentation constante de la perte de couvert forestier depuis 2015, ce qui coïncide avec l’essor de la foresterie communautaire dans le pays à la suite du décret de 2014 sur les concessions forestières communautaires locales (CFCL). Au cours des dix dernières années, la superficie total ces concessions est passé de moins d'un million à près de 4,5 millions d'hectares.
Il ne fait aucun doute que les concessions forestières des communautés représentent la plus importante opportunité pour les groupes de populations congolais dépendants de la forêt de combler l'énorme fossé qui existe actuellement entre les droits coutumiers revendiqués et leur reconnaissance juridique. Ces concessions sont également des outils de développement inexploités qui, s'ils pouvaient atteindre leur plein potentiel, pourraient améliorer le bien-être de dizaines de millions de personnes dépendantes de la forêt. Malheureusement, le rythme des investissements dans les pratiques forestières durables ne correspond pas encore à cette tendance encourageante en matière de sécurisation des droits fonciers. De tels investissements sont pourtant nécessaires pour garantir que les droits sécurisés se transforment espaces où la conservation des forêts s'accompagne de retombées économiques pour les peuples autochtones et les communautés locales.
Dans les concessions forestières d'exploitation, l’ouverture des routes forestières, qui entraîne une perte de couvert forestier, est très répandue : 78% des routes en zone forestière à l’échelle dans le bassin du Congo étaient liées à des concessions forestières d'exploitation sélective.
Les aires protégées ont enregistré le taux de perte de couvert forestier le plus faible, soit 0,26 %, soit près de trois fois moins que les taux observés dans les concessions forestières communautaires et les concessions d'exploitation forestière. Cette situation est encourageante, car ces zones constituent des refuges essentiels pour la conservation de la faune sauvage et de la biodiversité, et souligne que les aires protégées peuvent être efficaces pour limiter la perte de couvert forestier en RDC.
Cameroun
Au Cameroun, en 2024, trois régions ont subi les pertes les plus importantes de forêts primaires : le Sud, le Centre et l'Est, qui représentent plus de 80 % de la couverture forestière primaire totale du Cameroun. Le Littoral et le Sud-Ouest complètent le top 5 des régions ayant subi les plus importantes pertes de forêts primaires en 2024.
La région du Centre abrite Yaoundé, la capitale et deuxième pôle démographique, une ville en pleine expansion. Ici, les établissements humains et les infrastructures sont responsables de 3,1 % de la perte de couverture forestière, contre une moyenne de 1,8 % pour l'ensemble du Cameroun. La population du Centre est près de trois fois supérieure à celle des régions Est et Sud réunies. De plus, le Centre est actuellement la plus grande région productrice de cacao du pays, une denrée qui, comme indiqué ci-dessus, est un facteur croissant de perte de forêt dans le bassin du Congo. En outre, la crise sécuritaire dans deux régions du Cameroun a entraîné le déplacement de plus d'un million de personnes à l'intérieur du pays, très probablement vers la région du Centre.
D'autre part, la région Sud a accueilli au cours des dix dernières années de grands barrages hydroélectriques, un port en eau profonde et deux grandes agro-industries. Ces importants projets de développement ont également eu des effets indéniables sur les forêts primaires de la région.
Pertes dues aux incendies La perte de couvert forestier dans les trois catégories de titres forestiers a fluctué au cours de la dernière décennie, avec les mêmes tendances observées dans chaque catégorie. La perte annuelle de couvert forestier dans chaque catégorie a au moins doublé entre 2015 et 2024.
Comme en RDC, les forêts communautaires ont subi des pertes accrues au cours des dix dernières années. Introduites comme une opportunité pour les peuples autochtones et les communautés locales d'accéder aux ressources forestières et d'en prendre le contrôle, les forêts communautaires sont confrontées à une multitude de défis, et seulement environ 10 % de toutes les forêts communautaires font l'objet d'une gestion active, c'est-à-dire qu'elles disposent de la documentation juridique nécessaire pour exploiter et transformer les ressources forestières conformément à leurs plans simples de gestion approuvés légalement. Il est nécessaire d'approfondir les recherches afin de comprendre pourquoi la perte de couvert forestier s'accélère et comment garantir que ces zones répondent aux besoins des gestionnaires de forêts communautaires.
Au Cameroun, comme en RDC, le pourcentage le plus faible de perte de couverture forestière se situe dans les aires protégées (0,02 % par an). Ces espaces connaissent de manière constante un faible taux de perte, environ 0,15 %, soit 10 fois moins que le taux observé dans les concessions forestières et 48 fois moins quecelui observé dans les forêts communautaires. Cela souligne l'efficacité des aires protégées dans la limitation de la perte forestière au Cameroun. Cependant, la création et l'extension des zones protégées dans ces deux pays ont été marquées par des problèmes historiques de spoliation des terres et d'exclusion des peuples autochtones et des communautés locales. Par conséquent, transformer toutes les forêts en zones protégées n'est pas une solution viable ni équitable.
Contrairement à la RDC, les concessions forestières enregistrent toutefois de faibles niveaux de perte, à hauteur de 0,1 % par an. Des taux de perte élevés sont également observés dans d'autres titres forestiers. Par exemple, les réserves forestières, les forêts communales, les ventes de coupe et les zones agricoles enregistrent un taux de perte moyen de 0,83 % par an, bien supérieur à la moyenne de 0,32 % pour l'ensemble du couvert forestier.
Les interventions politiques et technologiques peuvent contribuer à changer le cours des choses
Le bassin du Congo présente des défis complexes pour inverser les tendances actuelles en matière de perte de forêts. Malgré les engagements pris par les pays du bassin du Congo, notamment dans le cadre du Plan de convergence 2015-2025 de la COMIFAC (Commission des Forêts d'Afrique Centrale), la région continue de subir une perte irrémédiable de précieuses forêts primaires. Bien qu'il n'existe pas de solution miracle, des interventions politiques et technologiques ciblées peuvent contribuer à inverser la tendance:
La RDC, le Cameroun et le Gabon ont mis en place des processus d'aménagement du territoire, mais il reste encore beaucoup à faire pour que ces plans se traduisent en outils efficaces de gestion forestière. Sur une note positive, le processus REDD+ en cours dans tous les pays sauf le Gabon, et les Contributions Déterminées au niveau National 3.0 offrent des opportunités pour faire progresser à la fois l'aménagement du territoire et, plus largement, la lutte contre la déforestation non planifiée. Ces efforts doivent être mieux coordonnés, éventuellement dans le cadre de la prochaine édition du Plan de convergence de la COMIFAC.
Il sera essentiel de veiller à ce que les peuples autochtones et les communautés locales gestionnaires de forêts puissent tirer des avantages tangibles desdites forêts. Nous savons que les communautés peuvent gérer les forêts de manière durable tout en les utilisant pour leur production alimentaire et énergétique, et que la gestion durable est moins probable si ces communautés ne montrent pas la voie et ne bénéficient pas d'un soutien leur permettant de gérer efficacement leurs terres forestières. Les gouvernements devraient explorer des modèles permettant aux peuple autochtones et communautés locales de piloter eux-mêmes leurs propres économies forestières. Ces économies peuvent garantir des moyens de subsistance ainsi que des co-bénéfices essentiels sur le plan culturel, climatique et de la biodiversité.
La durabilité dans les concessions forestières peut être soutenue par des initiatives telles que Open Timber Portal, qui encourage le respect des exigences légales en matière d'exploitation et de commerce du bois en compilant des informations provenant des gouvernements, du secteur privé et d'organismes tiers de d’observation forestière.
Les décideurs, les praticiens et autres acteurs devraient utiliser les avancées des technologies géospatiales, telles que Global Forest Watch, Atlas Forestier Interactif, pour accéder aux données sur les forêts du bassin du Congo, les analyser et agir en conséquence. Dans l'intervalle, ces technologies soutiennent déjà un nombre croissant de recherches scientifiques sur la région, comme en témoigne le rapport d'évaluation 2025 sur le bassin du Congo.
Des éléments positifs, tels que les faibles niveaux de perte observés dans les aires protégées, montrent qu'en concentrant les efforts, il n'est pas trop tard pour changer le cours des choses pour les forêts critiques du bassin du Congo.