Dans les forêts du bassin du Congo, la construction d’une nouvelle route peut entraîner des changements considérables. Ce qui commence parfois par un simple sentier étroit peut déclencher une cascade de perturbations en ouvrant l’accès à des zones forestières intactes, les rendant ainsi vulnérables à l’expansion agricole, à l’exploitation minière, à l’exploitation forestière, au braconnage et à d’autres menaces. Le suivi de ces routes constitue une étape importante pour réduire leur impact sur les forêts ; pourtant, ces routes — souvent non revêtues, temporaires et rapidement envahies par la végétation — peuvent être difficiles à détecter.

Wood truck near the village of Ngon. District of Ebolowa, Cameroon.

CAMION DE BOIS PRÈS DU VILLAGE DE NGON. DISTRICT D’EBOLOWA, AU CAMEROUN. CRÉDIT PHOTO: OLLIVIER GIRARD/CIFOR.

Un nouvel ensemble de données haute résolution disponible sur Global Forest Watch (GFW) contribue à combler cette lacune en offrant la vue d’ensemble la plus complète à ce jour sur le développement des routes forestières dans le bassin du Congo. Cet ensemble de données actualisé s’appuie sur des recherches récentes qui utilisent l’imagerie satellite et l’intelligence artificielle pour cartographier les routes forestières avec un niveau de détail sans précédent, en identifiant les routes détectées pour la première fois à partir de 2019 et en les intégrant à des archives historiques de données routières couvrant la période de 2018 à 1976. Ensemble, ces données offrent un aperçu sur plusieurs décennies de la manière dont les routes se sont développées dans l’une des régions de forêt tropicale les plus vitales au monde.

Cette publication intervient à un moment crucial. L’extension du réseau routier, notamment dans le cadre de l’exploitation forestière sélective, peut entraîner une grave dégradation des forêts en fragmentant les habitats, en augmentant les émissions de carbone et en ouvrant des zones jusqu’alors intactes à de nouveaux déboisements. Les données relatives au développement routier peuvent faciliter la vérification de la légalité de l’exploitation forestière, ainsi que le suivi de l’empiètement minier et de l’expansion agricole.

Dans le bassin du Congo, on observe une demande forte et croissante pour ce type de données de la part des ministères, des organisations de la société civile et des initiatives de surveillance forestière. Grâce à des avancées technologiques telles que cette approche basée sur l’intelligence artificielle, nous sommes en mesure de suivre automatiquement et avec un niveau de détail élevé où et quand les réseaux routiers s’étendent, répondant ainsi aux besoins en informations précieuses des acteurs chargés de surveiller l’évolution des forêts en temps quasi réel.

CONGO BASIN FOREST ROADS DATA SET

LES CHEMINS FORESTIERS VISIBLES SUR LES IMAGES SATELLITE SENTINEL-2 PEUVENT DISPARAÎTRE PAR LA SUITE À MESURE QUE LA VÉGÉTATION REPOUSSE, MAIS L’ENSEMBLE DE DONNÉES SUR LES CHEMINS FORESTIERS DU BASSIN DU CONGO CONSERVE UNE TRACE DE CES CHEMINS MÊME LORSQU’ILS NE SONT PLUS VISIBLES SUR LES IMAGES.

Pourquoi les chemins forestiers sont-ils importants?

Les routes forestières constituent souvent la première empreinte physique de l’activité industrielle dans les forêts tropicales. La plupart des routes du bassin du Congo ne sont pas revêtues et ne sont utilisées que temporairement pour l’exploitation forestière sélective, qui consiste à abattre des arbres matures et de grande valeur tout en laissant la majeure partie de la forêt intacte. Si les produits forestiers profitent aux économies régionales, certaines pratiques d’exploitation sont plus néfastes que d’autres. Dans les forêts tropicales, l’exploitation forestière sélective peut s’inscrire dans un régime de gestion durable si elle est menée avec soin, contrairement à la coupe à blanc et à la création de plantations forestières.

Cependant, l’impact des routes forestières peut être durable. Le déboisement des corridors forestiers pour la construction de routes constitue la principale source d’émissions de carbone liées à l’exploitation forestière sélective dans les pays du bassin du Congo, et contribue également à la fragmentation des habitats, à la perturbation des sols, aux effets de lisière et à l’augmentation des risques d’incendie.

Les répercussions des routes forestières s’étendent souvent bien au-delà de l’exploitation initiale. Lorsque ces routes restent accessibles après l’exploitation, elles peuvent exposer les forêts isolées à des activités non autorisées telles que l’expansion agricole, l’exploitation minière, la chasse et l’exploitation forestière non réglementée. Au cours des dernières décennies, les réseaux routiers se sont de plus en plus étendus dans des paysages forestiers intacts, c’est-à-dire des zones où l’influence humaine était auparavant faible, voire inexistante. Les données les plus récentes indiquent que près d’un quart des routes forestières du bassin du Congo se trouvent dans des forêts qui étaient répertoriées comme intactes en 2016.

Que révèlent les nouvelles données sur les routes forestières du bassin du Congo?

La surveillance des routes forestières est importante, mais difficile à mettre en œuvre. Sans savoir où se trouvent ces routes ni comment elles évoluent au fil du temps, il est impossible d’évaluer leur impact ou de déterminer les mesures à prendre. De nombreuses routes forestières sont étroites et la végétation repousse rapidement après l’exploitation, ce qui rend leur détection difficile, voire impossible, sans le recours à des radars et à l’imagerie satellite optique. Dans le bassin du Congo, particulièrement couvert de nuages, les routes temporaires qui passent inaperçues constituent un risque majeur.

Le nouvel ensemble de données sur les routes forestières fournit une cartographie très détaillée du réseau routier dans les forêts tropicales humides de six pays du bassin du Congo: le Cameroun, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, la Guinée équatoriale, le Gabon et la République du Congo.

Parmi les principales caractéristiques, on peut citer:

  • Mise à jour de la détection des routes à partir de 2019, grâce à l’intelligence artificielle et à l’utilisation d’images satellites optiques et radar pour cartographier les chemins forestiers temporaires qui passent souvent inaperçus dans les ensembles de données routières classiques; ces routes sont classées par année de détection et peuvent être consultées par période sur GFW.
  • Une archive historique à long terme, combinant les nouvelles données avec d’anciennes cartes routières établies à partir d’images satellites datant de 1976 à 2018.

  • Une couverture et une cohérence améliorées, offrant aux utilisateurs un ensemble de données unique et intégré plutôt que plusieurs sources distinctes.

Avant ce changement, GFW hébergeait un ensemble de données sur les routes forestières du bassin du Congo dont la dernière mise à jour remontait à 2014. Cet ensemble de données avait été produit grâce à une initiative de crowdsourcing menée par Moabi, GFW et le Centre commun de recherche de la Commission européenne dans le cadre du projet. Des bénévoles ont utilisé des images satellites et des outils basés sur OpenStreetMap pour tracer manuellement les routes et estimer leur date d’apparition. Bien que révolutionnaire à l’époque, cet ensemble de données couvrait une période limitée et était difficile à mettre à jour.

Au cours des années suivantes, les chercheurs ont mis à jour manuellement l’ensemble de données jusqu’en 2018 et l’ont intégré à un inventaire routier antérieur qui avait permis de numériser les routes à partir de plus de 300 images Landsat recueillies entre 1976 et 2003, créant ainsi une archive complète de données routières.

Ces nouvelles données associent les données numérisées manuellement à une nouvelle approche fondée sur l’intelligence artificielle afin d’offrir une image plus complète et plus actuelle de l’extension du réseau routier forestier dans toute la région.

Les utilisateurs peuvent consulter les données relatives aux routes forestières du bassin du Congo sur la carte GFW en sélectionnant la couche Routes forestières du bassin du Congo dans la section Ensembles de données sur l’utilisation des sols, sous la rubrique Infrastructures.

Forest roads in the Congo Basin (1976 to 2024)

ROUTES FORESTIÈRES DANS LE BASSIN DU CONGO (1976 À 2024), LES DONNÉES PLUS ANCIENNES ÉTANT REPRÉSENTÉES EN BRUN FONCÉ ET LES ROUTES RÉCEMMENT DÉTECTÉES EN DORÉ VIF.

De plus, ces données seront intégrées dans les atlas forestiers nationaux, qui associent les informations gouvernementales à des outils de surveillance indépendants afin de favoriser une gestion forestière transparente.

Comment ces données ont-elles été générées?

Nous avons cartographié les routes à partir de 2019 à l’aide d’un modèle avancé d’apprentissage profond développé par l’Université et Centre de recherche de Wageningen et The Nature Conservancy, sur la base d’images satellites Sentinel-1 et Sentinel-2. Ces images sont obtenues à l’aide de capteurs radar capables de voir à travers les nuages, ce qui permet de détecter les routes même pendant les fréquentes saisons des pluies du bassin du Congo. L’algorithme automatisé a traité des milliers d’images satellites et a été conçu pour être mis à jour en permanence.

Afin d’étendre la couverture chronologique de l’ensemble de données, les nouvelles données routières ont été fusionnées avec des cartes historiques comprenant les routes numérisées manuellement à partir d’images Landsat couvrant la période 1976-2003, ainsi que des initiatives de cartographie participative. Bien que les méthodes de détection diffèrent, elles constituent ensemble une précieuse archive à long terme sur l’accès aux forêts et leur fragmentation.

Comme pour la plupart des ensembles de données à grande échelle, il existe des mises en garde importantes dont les utilisateurs doivent tenir compte:

  • Toutes les routes forestières ne sont pas nécessairement liées à l’exploitation forestière sélective, même si de nombreuses routes répertoriées sur la carte sont associées à des activités d’exploitation forestière. La couche cartographique consacrée aux concessions forestières sur la carte GFW peut apporter des précisions supplémentaires.
  • L’ensemble de données ne fournit aucune indication quant à la légalité des routes ou des activités qui y sont associées.
  • La largeur des routes n’est pas représentée à l’échelle, et les données ne permettent pas de savoir si une route est toujours en service (par exemple, certaines routes peuvent avoir été envahies par la végétation depuis leur détection).
  • Par ailleurs, le chevauchement entre les anciennes et les nouvelles routes peut indiquer la réouverture d’anciennes routes. Cela peut présenter un intérêt pour les utilisateurs qui étudient les activités d’exploitation forestière sélective, car la réouverture d’une route peut signifier qu’un nouveau cycle d’exploitation a commencé à un endroit où d’anciennes routes forestières envahies par la végétation sont rouvertes et réutilisées (ce qui a généralement moins d’impact sur l’environnement que la construction de routes entièrement nouvelles). Notez toutefois que les routes rouvertes peuvent ne pas correspondre parfaitement aux nouvelles routes sur la carte, car les nouvelles routes (à partir de 2019) ont été cartographiées avec une plus grande précision spatiale que les anciennes.

Comment ces données peuvent-elles être utilisées?

L’ensemble de données actualisé sur les chemins forestiers permet de nombreuses applications:

  • Surveillance forestière et application de la loi: les utilisateurs peuvent repérer l’apparition de nouvelles routes à l’intérieur ou à l’extérieur des concessions forestières, ce qui permet de signaler d’éventuelles activités illégales et de faciliter la planification des patrouilles.

  • Contrôle des concessions: les pouvoirs publics et les organisations de la société civile peuvent vérifier si l’aménagement routier est conforme aux plans et calendriers d’exploitation forestière approuvés. Des cartes détaillées des routes forestières peuvent également servir à évaluer et, éventuellement, à réduire l’impact des activités d’exploitation forestière sélective.

  • Recherche et analyse: Les chercheurs peuvent utiliser ces archives à long terme pour étudier les tendances en matière d’exploitation forestière, la pérennité des infrastructures et l’impact carbone des nouvelles routes par rapport à celles qui ont été rouvertes, ainsi que le lien entre les routes, la dégradation des sols et la déforestation.

  • Conservation et aménagement du territoire: en mettant en évidence les schémas d’accès et de fragmentation, cet ensemble de données peut contribuer à des initiatives plus larges visant à protéger les paysages forestiers intacts et les zones protégées.

The forest roads data set provides context to forest change data such as near-real-time disturbance alerts, informing users what may be driving forest chang

L’ENSEMBLE DE DONNÉES SUR LES ROUTES FORESTIÈRES FOURNIT UN CONTEXTE AUX DONNÉES SUR L’ÉVOLUTION DES FORÊTS, TELLES QUE LES ALERTES DE PERTURBATIONS EN TEMPS QUASI RÉEL, ET PERMET AINSI AUX UTILISATEURS DE COMPRENDRE LES FACTEURS SUSCEPTIBLES D’INFLUENCER CES CHANGEMENTS. PAR EXEMPLE, LES ALERTES RÉCENTES CONCERNANT DES PERTURBATIONS SURVENUES À PROXIMITÉ DE ROUTES FORESTIÈRES DANS DES PAYSAGES FORESTIERS INTACTS METTENT EN ÉVIDENCE LES ZONES OÙ LES INFRASTRUCTURES D’ACCÈS ET LES OPÉRATIONS D’EXPLOITATION FORESTIÈRE POTENTIELLES POURRAIENT CONTRIBUER À LA RÉDUCTION DE FORÊTS AUPARAVANT INTACTES.

Quelle est la prochaine étape pour les données de surveillance des chemins forestiers?

En associant une intelligence artificielle de pointe à des décennies de cartographie historique, ce nouvel ensemble de données sur les routes forestières offre une vision sans précédent de la manière dont l’accès a façonné les forêts du bassin du Congo au fil du temps. Alors que l’expansion du réseau routier continue d’avoir un impact sur les forêts, il est essentiel de disposer de données actualisées, transparentes et accessibles pour assurer un suivi et une action efficaces.

À l’avenir, nous prévoyons de mettre à jour cet ensemble de données chaque année afin de permettre un suivi continu de l’extension du réseau routier dans toute la région. Nous pourrions également appliquer ces méthodes pour cartographier les routes d’autres régions, telles que l’Amazonie et les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est.

Accéder aux données: L’ensemble de données est désormais disponible sur GFW ainsi que dans les Atlas forestiers, où il vient compléter les données existantes sur les perturbations forestières, telles que les facteurs à l’origine des alertes de perturbation et la perte de couvert forestier par facteur dominant, en apportant des précisions spatiales sur les voies d’accès et les infrastructures liées à l’exploitation forestière, ce qui aide les utilisateurs à mieux comprendre l’évolution des forêts dans le bassin du Congo.